VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER
La tentative de renversement du gouvernement ukrainien par la Russie en 2022 puis la guerre qui s’en est suivie, la mise au pas de la révolution bolivarienne par Trump aujourd’hui sont les signes manifestes que nous sommes entrés dans une autre époque. Nous quittons le champ de l’ordre international - issu de 1945 - pour renouer avec le temps impérial.
Donald Trump a clairement indiqué qu’il mettait en œuvre une doctrine Monroe réactualisée : contrôle du continent américain, défiance vis-à-vis de l’alliance européenne, tentative d’extension du pré carré… D’autres crises suivront sans doute, au Groënland, au Panama, à Cuba…
Le signal envoyé à Poutine est clair : « fais ce que tu veux tant que tu ne marches pas sur mes plates-bandes ». Tout dépendra dorénavant de la situation en Ukraine. Si l’armée russe continue à piétiner, nous avons quelques années de tranquillité devant nous. Mais si la défense ukrainienne craque, il n’est plus douteux que Poutine viendra nous tester dans les pays baltes, car il sait que l’Amérique trumpienne ne bougera pas. Il compte aussi sur notre pusillanimité. Et notre faiblesse, car quoiqu’on en dise, nos armées européennes (Pologne, France, UK, Allemagne, les autres ne comptent pas…) sont numériquement faibles et pas du tout aguerries.
Du côté de la Chine, ce que vient de faire Trump est plus dangereux pour les intérêts mêmes des Etats-Unis. La logique impériale dans laquelle le monde semble désormais s’installer est un blanc seing donné à Xi pour se réapproprier Taiwan, avec le risque majeur de voir la Japon et la Corée s’affoler. Le danger de confrontation globale est devenu très préoccupant.
Donc, contrairement à de nombreux hommes politiques européens et commentateurs atlantistes, je ne me réjouis pas du tout du nouveau coup que les Etats-Unis viennent de porter à l’ordre international. La chute du régime imbécile des voyous bolivariens ne me réjouit égoïstement pas. Bien évidemment, je suis content pour les vénézuéliens qui vont peut-être retrouver un peu de prospérité et de liberté, mais en raison de toutes les répercussions internationales qu’il faut désormais envisager, le monde est devenu moins sûr ce 3 janvier. Et pour longtemps.
Quelles conséquences en tirer ?
- Entrer en économie de guerre. Et fissa. Nous savons désormais que la dissuasion nucléaire n’est pas suffisante à protéger nos intérêts. Elle ne protège que notre sanctuaire national. Pas nos alliés, notre influence, notre sécurité au sens large. Seule une dissuasion conventionnelle musclée (et coordonnée avec les Anglais, les Allemands et les Polonais) bâtie sur une industrie nationale renforcée peut faire hésiter la Russie poutinienne de reconstituer sa zone d’influence historique.
- Changer de logiciel. Nous ne sommes plus dans un monde de bisounours. L’avons-nous jamais été ? Nous prenons aussi acte que le droit international est caduc et que seuls comptent les rapports de force. Nous n’avons plus d’alliés indéfectibles, ni d’amis, mais seulement des partenaires objectivement tenus de nous respecter pour autant que nous les tenons en respect. Plus que jamais, la défense ne saurait être que nationale.
- Nous réarmer moralement. Être prêts à rendre coups pour coups. Nous ne devons plus être une république faible. Nous n’avons plus de « valeurs » à défendre (elles sont bafouées à l’est, à l’ouest, au sud, par nos ennemis comme par nos amis), mais une Histoire, un territoire et un peuple à protéger. Un contrôle strict de nos frontières, un renforcement inflexible de notre sécurité intérieure, une protection non-négociable de notre culture et de notre mode de vie. Ce qu’on appelle le « sud global » nous déteste. Maintenant que Trump a bafoué l’ordre international, il nous haïra pour longtemps. Il ne supportera plus le « faites ce que je dis et pas ce que je fais… ». Nous n’avons plus rien à en attendre si ce n’est qu’il nous respecte parce que nous serons forts.
La séquence de 80 ans que nous quittons était celle d’un ordre international revendiqué (mais somme toute peu pratiqué : guerre de Corée, guerre du Vietnam, guerre d’Irak…). Cet ordre n’est même plus revendiqué et ce qui prévaut désormais, c’est la force. Nous devons nous préparer à ce long voyage. Il durera sans doute autant mais plus nous y serons préparés, plus nous éviterons qu’il ne nous conduise en enfer. Voilà les enjeux de la prochaine élection présidentielle. Je dois avouer que pour l’instant je ne vois pas qui peut incarner un tel sursaut.
